dimanche 26 mai 2024

 BERNARD CLAVEL

LES PETITS BONHEURS

ALBIN MICHEL


"Entre les humeurs de la lune , les grimaces du soleil et ces textes dont l'origine est inconnue , l'Almanach nous offrait mille et mille richesses . Enormément de poésie et de mystère. Je regrette vraiment de n'avoir pas conservé un de ces compagnons des veillées de mon enfance. Il me serait infiniment précieux , ce soir , de l'ouvrir , d'en respirer l'odeur de papier vieilli. C'est avec lui que j'aimerais partir à la recherche du temps perdu. Le temps si précieux que partageaient les êtres chers depuis longtemps disparus."


Certains bonheurs ne fleurissent qu'après leur départ. Ceci n'est pas une histoire , il n'y a aucune intrigue à démêler ni de chutes à deviner. Ce sont juste des petits bonheurs sur la fine pellicule émaillée du temps passé. L'ascension lente du souvenir qui essaie encore et encore de capturer la mémoire , dénouant ainsi ses douceurs et ses douleurs. Etrangement sur la trame des réminiscences , les petits bonheurs de l'enfance sont les seuls à ne pas se  faire la malle. Que serions nous sans eux? Sans ces proximités lointaines? Ils nous parlent au coeur, ils nous portent au coeur. De l'odeur de la soupe chaude aux premiers voyages en train sur des banquettes de bois, aux parties de pêche l'été sous un soleil écrasant, aux marrons chauds emmaillotés dans un vieux journal, au pain pétri avec amour, à la frénésie des premières lectures puis aux premiers tubes de peinture..

Bernard Clavel est un romancier du terroir, une littérature prolétarienne. Il obtint un Prix Goncourt en 1968 avec "Les fruits de l'hiver" qui fut une de mes premières lectures offerte par ma grand-mère, grande lectrice de cet auteur. C'est d'ailleurs, dans sa grande armoire en bois, cette armoire abandonnée que j'ai trouvé , perdu entre les nappes blanches brodées et les serviettes du dimanche, ce livre un peu défraichi. Les petits bonheurs sont peut-être héréditaires ou contagieux qui sait?

Un livre un peu rafistolé comme nos vies d'aujourd'hui. Pourtant quand je l'ouvre, en lui je respire ma vie.

Bernard Clavel a voulu dans ce roman autobiographique ressusciter les parfums fanés , les êtres aimés. 

L'envie de partager tout ce qui nous sera plus permis de retrouver. 

Un roman patchwork , la balade singulière d'une vie sur terre, d'une enfance encore à fleur de peau.

Une plume authentique , un auteur de valeur. 




 


dimanche 12 mai 2024

 LE SOLEIL DES SCORTA

DE LAURENT GAUDE

AUX EDITIONS J'AI LU

" Alors les deux vieux se mirent à chanter les tarentelles antiques de la terre du soleil. Et Elia se laissa emplir de ces chants millénaires qui disaient la folie des hommes et la morsure des femmes. Elia se resservit un verre. Le goût de la liqueur avait changé . Ce n'était pas la pierre qu'on avait pressée , ce devait être plutôt des éclats de soleil. La liqueur sentait la sueur qui perle sur le dos des hommes lorsqu'ils travaillent aux champs. Elle sentait le coeur rapide du lézard qui bat contre la roche.

Montepuccio, petit village des Pouilles écrasé par un soleil brûlant, où la terre se fend et tremble sous ses traditions envoûtantes , ses superstitions pieuses et ses passions piquantes et violentes. Un horizon troublé de chaleur, de lumière et d'ombre. Cette terre aride et sacrée qui vous poignarde le coeur , vous fait tourner la tête comme un bon verre de Limoncello, vous chauffe le sang comme le regard d'une Madone.

C'est ici que bat et s'acharne le destin des Scorta. Quatre générations maudites et vénérées qui portent en elles les joies les plus folles et les misères les plus grandes. Le vertige du passé,  parce qu'une vie avec de l'avenir est une vie avec des souvenirs. La saga des Scorta commence sa genèse par un viol, enfin , c'est une perception qu'il vous conviendra d'apprécier ou pas. Une naissance indigne qu'il faudra faire oublier au prix de la sueur , du labeur mais avec cet incroyable soleil que chacun d'eux porte au fond du coeur. L'hérédité n'aura frappé qu'à moitié. Dans cette Italie rurale, au milieu de rien et au milieu de tout règne le paradoxe éternel de l'âme humaine. Plus forte que l'envie de partir, celle d'y rester. L'image hypnotique et poétique d'une terre promise en dépit de tout.

Le soleil des Scorta remporte le prix Goncourt 2004. Je découvre quant à moi cet auteur à l'écriture puissante comme son soleil. Un joyau littéraire, un style saisissant , ensorcelant. Dommage qu'il soit si peu long, quatre générations résumées en à peine 250 pages, c'est peu. Mais l'absolu génie de ce roman c'est tout ces moments d'intensité inégalée , ces incendies intérieurs , ces frissons de l'âme qui nous propulsent hors du temps au plus loin de l'Italie et dans le ventre profond des Scorta.

Je crois que ce roman va m'habiter longtemps, et des larmes ensoleillées continueront de verser à leurs souvenirs.

Un roman confession, où chaque heure de la journée , si pauvre soit-elle est riche de tout le bonheur simple des gens qui en connaissent la véritable valeur.

Un peu plus tard ou précédemment elle se rappellera avant que la mémoire ne s'éteigne dans les champs d'oliviers, 

Vous comprendrez..








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