mercredi 15 juillet 2020

INTERVIEW SARAH POULAIN


Sarah Poulain est une auteure et une travailleuse sociale.
Les combats , les injustices de la société, elle les connait, elle les entends.
La détresse , la misère, elle en fait son affaire.
Femme solaire, généreuse, elle éparpille ses rayons puissants sur tout les oubliés de la vie.
Elle est aussi convaincue que la guérison sociale se fait par les mots , les livres et la connaissance.
Elle crée en 2010, un café littéraire à Montagne -au -Perche, la ville qui la voit naître.
Malheureusement, la vie n'est pas un long fleuve tranquille et un jour elle voit son destin basculer dans la maladie.
Un double cancer contre lesquels il va falloir lutter sans répit et qui "taguera"son corps à jamais.
Forte de tout, elle se bat pour enrayer cette indésirée trajectoire.
Elle reste belle et rebelle ( deux fois belle) et sa personnalité engagée et authentique m'a totalement bouleversée!
Elle écrit deux livres
BELLE DE VIE
Roman d'autofiction

Et

BORDERLINE
Un recueil de textes


J'ai eu la chance de lire "Belle de Vie"ton premier roman d'autofiction.
Un vrai coup de foudre pour moi , des bouts de toi qui volent en éclats 
tu dis que le "matériau" de ce roman est la mémoire et qu'elle est faillible.

Penses tu que dans le processus d'écriture la mémoire demeure sélective ou au contraire qu'elle ressuscite la force du vécu?

En bonne Normande , je réponds les deux!
Dans le processus d'écriture, s'agissant d'écriture de soi , j'avance par flash à partir d'un faisceau de souvenirs.
On peut donc parler de sélection.
Mais je suis parfois surprise , une fois dans ma bulle par l'émergence de pans entiers de souvenirs refoulés.
Après ça, le travail de réécriture amène parfois à composer avec la réalité.
Joelle Guillais , romancière et animatrice d'ateliers d'écriture m'a beaucoup aidé à cheminer.
Dans la mesure où il s'agit d'un roman "la vérité , on s'en fout " dit elle.


Considères tu "Belle de Vie" comme une confession intime?
Au delà de ton envie de te raconter...as tu souhaité faire passer un message?

"Belle de Vie "est avant tout une promesse à mon adolescence.
J'ai toujours su que j'écrirais ce livre.
Je l'ai écrit de 2009 à 2013, il était encore dans sa version insuffisamment travaillée .
Ensuite , je l'ai réécrit début 2018 , je l'ai trop aseptisé.
A chacune de ces étapes , une éditrice m'a dit :
Voilà  pourquoi n a failli l'éditer , voilà pourquoi on est pas tombés d'accord dans le comité de lecture.
L'ultime phase de réécriture a eu lieu au cours du deuxième semestre 2018 avec le soutien de Joelle Guillais et de Sybille de Bollardière , toutes deux auteures et animatrices d'ateliers d'écriture.
Pour moi, ni confidence intime , ni message , une promesse à mon frère qui ne m'a rien demandé.


Le besoin d'écrire est il né avant ou après l'annonce de ta maladie?
L'écriture permet elle de tenir la maladie à distance ou au contraire d'installer une proximité nécessaire à son acceptation?

J'écris depuis mon adolescence.
Ce qui s'est avéré long et douloureux , c'est l'autorisation à être cette personne qui écrit.
On peut refuser un dîner r pour un match de foot ou un concert , mais as tu déjà tenté , auteure inconnue , de décliner une invitation au motif qu'il te reste un chapitre à travailler???
Ce fût  un très long processus d'autorisation à devenir une femme qui écrit , ce qui je pense m'a conduite au divorce sur le plan conjugal.
Nombre d'auteures, Marguerite Duras mais plus récemment Constance Debré insistent sur la nécessité d'être seule pour écrire.
Ce que le cancer a changé depuis 2014, c'est d'un côté l'urgence à écrire et par ailleurs la lenteur du fait de la fatigabilité.

Nombre d'artistes composent avec la maladie  et la douleur (Marcel Proust, Frida Khalo, Anais Nin, Pedro Almodovar)
Pour moi , il existe un lien très paradoxal entre le mal dont je souffre et l'écriture.
Auteure inconnue , je ne peux écrire à temps complet , seule la maladie m'offre ce luxe mais dans ce cas je le paie très cher en terme de santé , d'espérance de vie et de fatigabilité.
Deuxième paradoxe
"Belle de Vie" troisième version n'a pu s'écrire qu'après mon premier cancer , comme si écrire sur celui de mon frère nécessitait que je l'éprouve.
Distance ou proximité , je ne saurai dire, imbrication troublante oui.


J'ai l'impression que ce roman coulait de source , qu'il était une intime évidence , tu l'as écrit comme tu aurais pu le raconter en peu de temps...à un proche...un abcès que tu aurais crevé
Est ce le cas?
Es tu une travailleuse studieuse ou fébrile en écriture?

Une amie m'a dit comme toi , cette impression de l'ado qui raconte.
Malgré la petite taille de ce roman , cette fluidité dans la lecture n'est possible qu'au prix de nombreuses heures de réécriture .
C'est ainsi que je me suis découverte fainéante.
Je fais partie des auteurs qui repoussent infiniment la confrontation avec ce que Colum Mac Cann appelle "le cul sur la chaise".

Un des thèmes principaux est la famille..
Les relations intra familiales en l'occurence ici , la famille face au deuil.
Quel regard portes tu sur la famille d'aujourd'hui, qu'elle soit éclatée ou fusionnelle?
Quels rapport entretiens tu avec les tiens?


La famille du 21 ème siècle offre un panel de possibilités qui me réjouit.
D'un côté on abandonne un certain  nombres d'entraves qui ne peuvent que libérer les femmes et peut être aussi les hommes.
En même temps , on voit poindre des relents de puritanisme qui m'inquiètent.
Pour ma part , je fais partie d'une famille d'électrons libres.
La moindre contrainte ou routine me tue.
D'où mon choix assumé de vivre seule.


Travailleuse sociale, les gens brisés par la vie sont ton quotidien.
Est ce que ces fragments de vie , ces personnes rencontrées t'inspirent?
As tu déjà songé à en écrire un livre , une sorte de recueil de tranches de vie?

Justement, ces fragments composent Borderline mon recueil de nouvelles édité cette année.
A travers les déambulations de Rachel , mon double littéraire , le lecteur fait connaissance avec des personnages cabossés par la vie mais résistants.
Ce livre invite à explorer les paradoxes de la relation d'aide, ça fait quoi de part et d'autre quelqu'un qui frappe à ta porte pour t'aider alors que tu n'as rien demandé?


L'adolescente excessive et démesurée a t-elle enfin trouvé la sérénité?
(Sourire)

Je crois que je serais toujours excessive et démesurée.
Le cancer me calme , pas le choix.
Mais de là à nommer ça sérénité..
On va dire que oui , parfois , quand je jardine!
(sourire)


Parle moi un peu de ton café littéraire ..

J'ai bâti un premier club de lecture à la fin des années 90 avec des amis déçus comme moi de n'avoir pas été retenus pour le jury du livre inter.
Nous nous réunissions les uns chez les autres avec la sélection du livre inter, de bonnes bouteilles et de bonnes recettes.
En 2010, j'ai tenté ce type de rencontres, échange convivial de coups de coeur littéraires dans un cadre associatif avec le partenariat de trois librairies.
J'ai quitté le navire mais le café -Littéraire de la Maison poursuit sa navigation.
A présent , j'appartiens à un groupe de lectrices qui partagent leurs dernières lectures tous les deux mois, toujours dans une ambiance conviviale mais en petit comité par affinités.
A la bonne franquette!

Comment qualifies tu ton lectorat?
Comment gères tu les retours des lecteurs et des blogueurs

"Belle de Vie" s'est vendu à environ 300 exemplaires , ce qui n'est pas si mal.
J'essaie toujours d'obtenir des retours de lecture qui me sont importants pour la suite.
Avec "Borderline" , j'incite les lecteurs à donner leur avis sur le site des éditions Ex-Aequo et Encre rouge.

Quel est ton premier coup de foudre littéraire?
Et le dernier?

Premier coup de foudre littéraire
L'insoutenable légèreté de l'être de Milan Kundera que je relis régulièrement.
Le dernier
"Avant que j'oublie "d'Anne Pauly prix du livre inter 2000.


Quel est ton parcours d'édition et comment es tu arrivée aux éditions Ax-Aequo?

En 2013, malgré l'inachèvement du travail d'écriture , j'avais ratissé large , l'envoi aux éditeurs m'avait coûté cher.
Les deux éditrices qui m'on consacré du temps pour la réécriture en 2013 puis en 2018 dirigeaient de petites maisons d'éditions , l'expression me gêne mais c'est ainsi que l'on nomme ce qui n'est ni Gallimard ni Flammarion.
Pour l'envoi de la dernière mouture de Belle de Vie j'ai considérablement recentré les envois.
J'ai oublié comment j'ai découvert Ex-Aequo mais de même que je mentionne ce que m'ont apporté les ateliers d'écriture, je voue une grande reconnaissance à Laurence Schwalm , mon éditrice que je n'ai toujours pas rencontrée ainsi qu'à Jean François Rottier mon directeur de collection.
Ce sont eux qui ont donné consistance à ma nécessité d'être une femme qui écrit.


L'éventualité de la mort devant l'annonce de la maladie permet elle de mieux vivre?

Je ne souhaite à personne ce que je vis.
Ayant perdu mon jeune frère , j'ai toujours pensé et je le pense encore , que la pire douleur c'est de perdre un enfant.
Lorsque ma fille était petite , je pense avoir consulté des médecins pour des broutilles , il m'était impossible d'être sereine face à la menace d'une fièvre ou d'une maladie.
Là encore, je suis rattrapée par une autre angoisse : ne pas voir ma fille grandir.
L'éventualité de la mort a fracassé mes 40 ans et me pourrit la vie.
Je veux mourir vieille comme tout le monde!

Quel regard portes tu sur ton corps et ta vie de femme aujourd'hui?
Te sens tu belle?
La beauté a t-elle pris un autre sens?

Le cancer m'a volé mes 40 ans , mes deux seins et ma chevelure.
Je me suis bien remise de l'ablation car ma seule exigence était de rester symétrique .
Je n'aurais pas supporter un bonnet D d'un côté et le vide de l'autre.
J'ai demandé avis à deux chirurgiens pour une reconstruction classique.
Celle que la société attend d'une femme, mais je n'étais as convaincue.
Quand j'ai lu un article sur le tatouage pour se reconstruire , j'ai su instinctivement que cette démarche me convenait.
Ma chevelure reste clairsemée , me manque énormément.
J'ai mis les cinq années de rémission à m'y faire.
D'où la participation au concours Pink Ribbon Photo Award en 2019.
Pour moi , une page se tournait.
Je me sentais remise et j'acceptais mon corps.
Je viens de subir l'ablation de mes ovaires et des tumeurs qui s'y étaient logées .
Je saurais bientôt s'il s'agit d'une récidive ou d'un nouveau cancer .
Quoiqu'il en soit , je me retrouve avec une nouvelle cicatrice à apprivoiser.
Mais oui, je parviens à me sentir belle certains jours.


Une petite anecdote d'auteur?

En 2013, lorsque je finalisais le premier jet de Belle de Vie , j'ai retrouvé l'un de mes amoureux de jeunesse dans la vraie vie .
Qu'un personnage sorte du livre et se trouve sur mon chemin m'a troublé..


Les épreuves nous permettent de voir émerger des forces insoupçonnées...est ce ton cas?

Tu as raison Evelyne, les épreuves nous révèlent une force insoupçonnée .
Mais là , je veux bien un repreneur d'épreuves , je considère que j'ai eu ma part .
Wonder Woman veut bien se mettre en mode sieste.

Ya t-il un nouveau roman en gestation?

Parmi les projets en stock , une nouvelle policière sur l'inceste, la suite de Belle de Vie , un roman sur la guerre d'Algérie, l'un m'est venu durant ma dernière hospitalisation.

J'ai choisi cette petite citation pour toi
"C'est en nous mettant au service de l'humanité que nous découvrons le sens de la vie?"
Michèle Camposéo
Qu'en pense tu?

Cette citation Evelyne introduit bien Borderline , mon recueil de nouvelles..
(Sourire)

S'il ne restait qu'un mot pour définir l'écriture 
Lequel serait il?

Viscérale!


S'il ne restait qu'un mot pour définir la vie
Lequel serait il?

Flamboyante!


Sarah, je te remercie du fond du coeur pour cette entrevue, merci d'être cette belle personne, cette belle leçon de vie..
Merci malgré toutes ces épreuves de rester aussi vraie, aussi brillante, aussi vivante..
Merci de croiser mon chemin de vie...












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